L’Arménie terre de mission pour le patriarcat de Moscou ?

Le 15 octobre 2021, le centre d’information du Patriarcat de l’Église orthodoxe russe [Русская православная церковь / Russkaya pravoslavnaya Tserkov] a annoncé la décision de son synode de créer un diocèse en Arménie. L’événement constitue une première puisqu’aucune structure diocésaine de cette Église n’avait jamais existé auparavant sur le sol arménien malgré 163 ans d’occupation russe, puis soviétique. Le communiqué précisait que son primat portera le titre « d’Évêque d’Erevan et des Arméniens ». Clin d’œil de l’histoire ? son premier titulaire est l’archevêque Léonide Gorbachev dont la famille est originaire de Stavropol et de Krasnodar, des régions où se trouvent d’importantes anciennes communautés arméniennes. Après son intronisation canonique, l’archevêque Léonide conservera l’essentiel de ses responsabilités à la tête du « Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou ». Depuis 2016, il était déjà chargé de l’administration des paroisses russes en Arménie ainsi qu’à Vladikavkaz.

Un passé d’Église de garnison

Présente dans cette partie de l’Arménie depuis 1828, année de l’annexion de la région par la Russie, l’Église russe compte actuellement huit lieux de culte sur le territoire de la République d’Arménie.

Durant près d’un siècle, cette entité ecclésiale n’a en réalité été qu’une « grande paroisse de garnison » puisque la plupart de ses églises étaient bâties dans les enceintes de l’armée impériale. Il était naturellement impensable que les soldats du Tzar puissent fréquenter les lieux de culte d’une Église considérée au mieux comme « hétérodoxe », si ce n’est « hérétique, » et naturellement encore moins d’être admis à son eucharistie. Le plus aimable des qualificatifs dont les Russes gratifiaient alors les Arméniens était celui de « monophysites ».

A l’heure actuelle, le nombre de ses fidèles est difficilement quantifiable. Elle rassemblerait une partie des 12 000 Russes « ethniques » vivant dans le pays - à l’exception des 3 000 Molokans qui sont considérés comme une secte - mais aussi des Ukrainiens et des Grecs originaires du Pont. Les membres de l’Église orthodoxe russe appartiennent également à des familles « mixtes » arméno-russes et aux troupes de la Fédération de Russie basées en Arménie. D’après le père Arsen Grigoriants, recteur de la paroisse de l’Intercession de la Sainte-Mère-de-Dieu du quartier de Kanaker à Erevan, lui-même d’origine arménienne, la majorité de ses membres seraient aujourd’hui des Arméniens « convertis » à l’Orthodoxie chalcédonienne.

Malgré la modestie du nombre de ses fidèles – environ 600 personnes - l’Église orthodoxe géorgienne a établi formellement un diocèse en Arménie [sur le Lori et une partie de la région du Tavush] pour assoir ses revendications sur huit églises et monastères de ces régions qu’elle considère comme siens. A ce jour, ce diocèse n’est pas reconnu par les autorités arméniennes. Dans le même temps, l’État et l’Église de Géorgie refusent toujours de restituer des dizaines de leurs églises aux Arméniens du pays, dont plus d’une vingtaine à Tbilissi, la capitale. Nombre de ces sanctuaires ont d’ailleurs été « géorgianisés » après avoir été dépouillés de toutes les inscriptions et motifs décoratifs arméniens.

Vers une Église missionnaire ?

Malgré une « fraternité d’apparence » récemment réaffirmée à l’occasion du sommet des chefs spirituels russe, arménien et azéri à Moscou le 13 octobre dernier, l’Église orthodoxe russe agit en réalité comme une entité « missionnaire » en Arménie en n’hésitant pas, par la fondation de ce diocèse, à bousculer ouvertement et brutalement les principes ecclésiologiques de l’Église universelle ainsi que les bons usages de la vie œcuménique. Mais on n’est à peine étonné lorsque l’on analyse les relations qu’elle entretient avec les autres Églises, y compris ses Églises-sœurs, dont le Patriarcat œcuménique de Constantinople.

Force est de constater qu’une fois de plus, conformément à une vielle tradition russe et soviétique, le sabre, puis la faucille et le goupillon russes, œuvrent aujourd’hui dans une même dynamique, avec des objectifs communs.

Au moment même où l’Église russe annonçait la création de son « diocèse d’Erevan et des Arméniens », Sergey Lavrov s’exprimait sur l’opportunité d’ouvrir de nouvelles écoles russes en Arménie.

Nous assistons donc à un alignement très exceptionnel, sans doute purement fortuit, des calendriers militaires, culturels, religieux et diplomatiques de Moscou.

L’Azerbaïdjan en embuscade

Après le sommet des trois responsables religieux, arménien, russe et azéri, le site « 365 jours » d’Erevan prédit pour cette fin de semaine des « nouveautés », cette fois du côté de l’Artsakh.

Ce media annonce ni plus ni moins que le transfert par Bakou de la cathédrale du Saint-Sauveur-de-tous de Chouchi à l’Église orthodoxe russe. Dès le 21 janvier de cette année, le site « lagazetteaz.fr » destiné aux amis francophones de l’Azerbaïdjan préparait l’opinion internationale en écrivant « qu’il n’y avait jamais eu d’église arménienne à Choucha » et en présentant une thèse conspirationniste qui entend prouver que la cathédrale de Chouchi bâtie dans un style russe était destinée à accueillir les dévotions des soldats russes en garnison dans le ville. L’édifice aurait ensuite été « maquillé » en église arménienne. Les « preuves » de Bakou apparaitront sans doute avec la fin du « toilettage » de la cathédrale et la levée des bâches qui la dissimulent actuellement.

https://www.lagazetteaz.fr/news/politique/4047.html

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Sahag Sukiasyan

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